3 Un séjour pas comme les autres (1)

     Une 206 rouge cinabre ornée de figures noires arriva vers quatorze heures devant l'appartement de Valentin et Prunelle à Polancy. Elle appartenait à Yuna et Will, qui en avaient profité pour récupérer Titouan et Alix en passant.

 

     Une fois tout le monde arrivé, ils s'organisèrent en deux groupes pour partir à la patinoire de Polancy. La voiture de Will, où se trouvaient également Alix, Titouan et Valentin, était particulièrement animée : musique de métal à fond et bataille de coussins à l'arrière, rien de plus normal ! Dans l'autre voiture, les filles discutaient des dernières nouvelles, des études, des amours, de leurs sorties et délires. Yuna suivait la discussion d'une oreille et se concentrait sur son petit calepin posé sur ses genoux où elle griffonnait les créatures fantastiques qui lui venaient à l'esprit.

 

     Une fois arrivés à la patinoire, ils se précipitèrent sur la glace avec leurs patins. Méline, Amaryllis et Titouan, beaucoup plus réservés et prudents, préférèrent longer les bords. Alix, ayant plusieurs fois pratiqué le patinage artistique, était très à l'aise et distinguée dans ses mouvements.

 

Danse de la fée dragée de Tchaikovski (ici)

 

     Le sonorisateur, qui avait remarqué le talent d'Alix, décida de changer de répertoire musical et diffusa la superbe Danse de la fée dragée, air connu et magique tiré de l'opéra Casse-Noisette de Tchaikovski. Les lumières laissèrent place alors à un océan bleu sur l'étendue de glace, immaculée de petits points blancs comme une pluie de flocons de neige tombant sur la glace une nuit d'hiver. Prunelle sentit son cœur palpiter sous l'effet de la musique comme un puissant souvenir jaillissant de sa mémoire et se laissa submerger par ses rêves.

 

     L'espace d'un instant, elle crut retourner dans l'espace et dans le temps, s'émerveillant du spectacle d'une poupée dansant sur un lac gelé, dans un univers féerique, empli de poésie. Oubliant complètement la réalité, l'air absent, Prunelle s'imaginait en train de regarder ce petit être dansant, vêtue d'une splendide robe soyeuse bleu nuit, semblant éprouver un éternel bonheur  à patiner sur la glace.

 

     La frêle créature sembla soudain bondir dans les étoiles dans un saut périlleux, retombant avec grâce sur ses chaussons de danse noir, entrelacés  à ses chevilles.

 

     La mystérieuse musique qui accompagnait cet univers féerique se termina brièvement et de façon inattendue par un bref accord plaqué de l'orchestre.

 

     Prunelle ré-ouvrit les yeux aussitôt, et perdit l'équilibre, se retrouvant curieusement par terre sur la patinoire, avec des patins au pieds. Elle avait encore rêvé mais elle était troublée par le réalisme et les sensations qu'elle avait éprouvées. L'air si admiratif et benêt de Titouan devant la prestation d'Alix la fit sourire. Elle n'était apparemment pas la seule à s'être laissée emporter par son imagination, mais il ne s'agissait sûrement pas du même type de rêve...

(fin musique)

 

     La piste de patinage redevint riche en couleur et Alix fit un geste de remerciement au DJ qui se situait dans une petite cabine en haut de la patinoire, avant de raccompagner les autres. Ils s'installèrent au pub situé sur un côté de la patinoire pour faire une pause et discuter.

 

_ C'était vraiment magnifique, commença Titouan.

_ Oh... mon Titou, merci !

_ Tu nous a fait voyager, j'ai rêvassé pendant toute la musique !!! renchérit Prunelle en lui donnant un coup amical sur l'épaule.

_ Ouai, ça vaut bien une petite bière gratos ça, tu veux quoi ? proposa Will.

_ Oh ba comme d'hab, une Grimm rouge !

_ Je fais ma tournée, c'est moi qui paye cet après-m, profitez-en !

 

     Ils discutèrent une bonne heure, avant de repatiner un peu et de repartir à leur voiture. Ils pic-niquèrent dans un petit hall chauffé à côté de la patinoire, puis partirent pour le château entretenu par les parents d'Alix où ils étaient invités à dormir.

 

     Situé à une trentaine de minutes de Polancy, le château se trouvait dans un petit village touristique surplombé d'une vaste colline. Titouan, impassible enquêteur, regardait à travers la fenêtre pour mieux apercevoir le paysage, avant d'arriver au château par les chemins montants en de multiples virages. La plupart des rues étaient encore piétonnes, les magasins étaient richement décorés et rivalisaient d'originalité et de beauté. Ils pouvaient faire penser, dans un autre style, aux boutiques du Pole Center entourant les galeries de Polancy. Les lampadaires qui éclairaient le long des routes étaient de vieux réverbères dorés datant du XIXe siècle.

      Ils montèrent enfin la grande route montant au château.

 

     Sa façade, entourée de deux grandes tours d'environ sept mètres de diamètre, était faiblement éclairée, mettant en valeur la grande porte et toutes les petites fenêtres. Alix descendit en premier pour faire le code d'accès et se présenter au concierge, lui donnant les clés accédant aux chambres. Ils traversèrent une grande cour dans l'obscurité et montèrent de nombreux escaliers avant d'arriver aux deux chambres. Le programme du lendemain semblait tout aussi alléchant que la veille, si ce n'est plus.

 

     Le lendemain, une fois réveillés, ils commencèrent par contempler l'intérieur du château. Yuna prenait des photos des lieux et de leurs moindres détails. Longeant le long couloir dont les murs étaient bordés de tableaux et de grandes tapisseries représentant des scènes de bataille ou de la vie quotidienne au château avec la famille royale, ils descendirent à la salle de déjeuner. Un grand feu de cheminée à l'ancienne réchauffait cette petite pièce modeste aux murs de pierre blancs qui conservaient le froid. Une grande table en bois était placée en longueur au centre de la pièce. Le sol grinçait sous leur poids, s'accordant avec le crépitement du feu et le bruit de la casserole qui sifflait, donnant un goût de l'ancien très réaliste et plein de charme.

 

     La mère d'Alix, travaillant comme secrétaire de tourisme la journée et serveuse le matin, arriva quelques secondes après pour les accueillir et les servir. Ils s'installèrent à la grande table, s'asseyant sur de hautes chaises tapissées. Leur conversation tourna notamment autour du château. Une demi-heure passée, des touristes les rejoignit et ils ne tardèrent pas à  s'en aller et partir en direction de Trèves, petite ville d'Allemagne réputée pour son splendide marché de Noël.

 

     Ils se partagèrent de nouveau dans les deux voitures. L'enthousiasme se lisait sur leurs visages, et ils passèrent le temps à s'imaginer ce qu'ils verraient et feraient de leur journée, puis à chanter par dessus les tubes incontournables sur les disques de Yuna.

     Après avoir dépassé les premiers panneaux de ville aux consonances allemandes, ils entrèrent dans la ville de Trèves et se garèrent dans un parking gratuit un peu à la périphérie de la ville.

 

_ Oua, ça caille !

_ Oh ben tiens, on se demandait ce qu'on allait ramener, je crois que je vais commencer par m'acheter un bonnet moi ! ajouta Méline en couvrant ses oreilles de ses mains.

_ Au fait, j'espère que vous parlez bien allemand les gens hein parce que moi, que dalle ! lança Valentin.

_ Du moment que tu comprends que  <<Ein bier, vier oder fünf Euro>>, t'es sauvé mon pote !

_ Bon, on commence par aller au marché de Noël ? proposa Prunelle.

_ Yep ! On suit la chef ! blagua Will, en se rapprochant de Yuna pour la prendre discrètement dans ses bras et l'embrasser.

 

Suite n°2  l' Arlésienne de Bizet (ici)

 

     D'un pas vif et entraînant, ils arrivèrent à la principale place de la ville, richement illuminée, décorée et résonnant de douces musiques de Noël. Les petits chalets de bois recouverts de verdure, d'ornements et de guirlandes électriques regorgeaient de petites merveilles dont le charme faisait retourner à la candeur de l'enfance.

 

     La foule avançait dans tous les sens pour voir les chalets, regarder le spectacle de marionnettes près de la mairie, écouter les musiciens, ou encore s'émerveiller des monuments qui faisaient la réputation de Trèves. Un majestueux sapin se tenait au milieu de la place, illuminé jusqu'à l'étoile. Le paysage qu'offrait l'ensemble de la place donnait un carnaval de couleurs scintillantes, de musiques, d'animations, entre les enfants qui couraient partout et la foule, et un univers de magie.

 

     Prunelle vint presque instinctivement écouter les instrumentistes qui jouaient la suite n°2 de l'Arlésienne de Bizet, qui s'accordait très bien avec l'atmosphère qui l'entourait, pleine d'agitation partout. Face à ce rythme dynamique et dansant, elle  avait une envie soudaine de courir, tournoyer, danser et d'exploser de joie devant tout le monde. Valentin, qui avait compris ses désirs sans qu'elle ne dise mot, se mit à danser avec de grands gestes en faisant le fanfaron, un peu à l'extérieur des gens, en l'invitant à le rejoindre, et Will et Alix en firent de même. Le rythme accéléré, la mélodie festive et répétitive, les échanges de voix et les rappels de motifs mélodiques les emportaient encore plus, et donnaient une animation flamboyante.

 

     Prunelle était explosée de rire et en avait les larmes aux yeux. Se moquant des éventuels regards opportuns des gens, elle imita ses compagnons dans leur folie et dansa n'importe comment, se libérant dans ses mouvements, en rythme avec la musique très entraînante et joyeuse et les lumières scintillantes de Noël.

 

     Toujours fidèle à son appareil, Yuna mitrailla de photos pendant que Méline prenait une vidéo, riant derrière sa caméra de les voir ainsi dévergondés. La musique se termina en polyphonie avec les deux airs principaux entendus au début, dans une très grande ingéniosité et virtuosité, donnant un sentiment de gloire, de joie, de carnaval, de festivité.

(fin musique)

 

(voir chapitre 3 partie 2 !)

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