1 Le concert de décembre

Ballade n°1 de Chopin (ici)

 

     Prunelle se regarda furtivement dans le reflet  du piano à queue noir.  L'image floue d'une jeune femme aux cheveux bruns légèrement ondulés, au visage fin et aux yeux bleus se dessinait. La présence du public et l'ambiance des concerts jouait beaucoup sur l'influence musicale de Prunelle. Sans ce public, il n'y avait pas d'enjeu, pas d'angoisse, il n'y avait pas la nécessité de réussir. Lui seul pouvait donner cet aura du spectacle et permettre alors à l'artiste de se réaliser.

 

     Non loin du piano, se tenait debout une jeune violoniste, Amaryllis, face au public. Tout en elle suscitait le charme et l'admiration. D'origine marocaine, ses longs cheveux bruns portaient une rose délicatement posée sur un côté qui ressortait sur sa peau mate. Habillée d'une élégante robe bordeaux qui soulignait sa gracilité, ses doigts tendus sur les cordes de son violon, Amaryllis jeta un dernier regard concentré à Prunelle avant de commencer le morceau. Elle ferma ensuite les yeux et le silence s'installa.

 

     L'obscurité recouvrit la salle et les projecteurs éclairèrent les deux musiciennes. Dès lors, leur univers musical s'ouvrait à elles. Prunelle leva délicatement ses mains et posa son premier accord pendant qu'Amaryllis positionnait son archet.

 

      Les premières notes de la ballade de Chopin n°1 retentirent. Il s'agissait d'un arrangement des deux artistes et de leur professeur de musique de chambre. On pouvait entendre les notes de musique jusqu'à la moindre nuance.

 

      Prunelle avait déjà oublié la présence du public. Il n'y avait plus que ses doigts parcourant le piano. Elle ne pensait plus, seule la musique occupait son esprit à cet instant présent, un autre monde où la plénitude parfaite de l'harmonie musicale existait. Tous les sentiments que Chopin avait mis dans son œuvre ressortaient, à la fois la tristesse, le déchirement, mais aussi ce bonheur venu de jadis, durant l'enfance, empli de mélancolie. Enfin, avec subtilité, la douleur omniprésente dans cette ballade revint avec d'amples accords graves, tandis que la main droite courait sur les touches, créant un jaillissement de notes successives.  Amaryllis et Prunelle interprétaient ainsi la nostalgie éphémère, mêlée à la colère bourdonnant quelque part dans la musique.

 

     Enfin, la ballade s'ensuivit d'une crise et d'une nervosité de plus en plus importante, se terminant dans une grande virtuosité par des plaintes dramatiques.

 

     Prunelle et Amaryllis échangèrent un regard qui en disait bien long sur ce qu'elles venaient de vivre durant ces dix minutes. Elles se levèrent afin de saluer le public, sous les applaudissements.

 

     Prunelle retourna aux côtés de son amant Valentin, avec qui elle partagea ses émotions. Pendant ce temps, l'orchestre et le chœur se préparaient sur scène.

 

Au Matin (Peer Gynt) de Grieg (ici)

 

     Les lumières s'abaissèrent et une lueur blanche et bleutée éclaira faiblement la pianiste. Le rideau du fond se leva et un décor prit place. Il 'agissait de l'aube, avec la lune au dessus d'une maisonnette au bord de l'océan. Il faisait particulièrement penser aux côtes bretonnes ou encore aux paysages d'Irlande pour ses grandes vallées d'herbe verte et ses petites maisons.

     La jeune fille se mit à jouer Au Matin de Grieg, une scène très célèbre de l'opéra Peer Gynt.

 

     L'atmosphère se révélait ici très douce et apaisante. On pouvait se représenter l'image d'une caresse sur l'océan, avec le bateau qui tangue doucement et la nature qui se lève. Les notes liées du piano furent bientôt suivies par le frémissement discret des violons.

 

     Au bout de ce qu'on pourrait qualifier de premier refrain, tous les instruments à cordes ainsi qu'une petite trompette, une clarinette et une flûte traversière reprirent avec le piano après une grande et apaisante respiration. La musique donnait l'impression d'un réveil, d'un renouveau pareil à l'éveil du printemps après l'hiver.

 

     Lors du dernier refrain où tous les instruments jouèrent en chœur, les violons, le piano et les flûtes terminèrent en douceur par des mouvements descendants et pianissimo de plus en plus lentement. L'aboutissement de la musique se concluait telle la fin d'un conte merveilleux pour enfant, dans un cadre paisible, magique et somptueux.

 

     La musique plongea alors ses auditeurs dans un océan de douceur, de quiétude et d'enchantement.

 

      Un tonnerre d'applaudissements retentit dans toute la salle. Prunelle était fascinée et s'empressait de montrer son bonheur à Valentin en lui parlant avec beaucoup de passion.

     Le brouhaha permanent de la foule une fois le concert fini fatiguait Prunelle, songeuse. Elle imaginait qu'il y avait dans la musique la personnalité d'un être. Trop absorbée par ses pensées, elle n'entendait même pas Valentin qui lui répondait d'un air perplexe. Elle avait l'impression d'être à l'intérieur même de cette personne incarnée par la musique. Ce caractère et ces sensations nouvelles lui montraient un aspect différent d'être soi-même, et lui permettaient de comprendre et ressentir d'un autre angle le monde qu'il l'entourait.

 

     Cependant, le ton interrogateur de Valentin et l'ouïe de son prénom lui firent reprendre ses esprits. Aussitôt consciente qu'elle venait de rêver, elle releva la tête vers Valentin et posa sa tête contre son épaule. Valentin se moqua gentiment et la prit dans ses bras.

 

     Dans la salle, Amaryllis qui d'ordinaire était assez discrète, bavardait avec entrain avec son entourage et les élèves du conservatoire. Pour elle, il n'y avait rien à penser ni réfléchir après l'exécution de la musique. Il y avait un temps pour écouter et contempler, et le temps d'après où il était inutile de chercher à comprendre la musique puisqu'elle était finie. Vouloir analyser la musique après l'écoute de celle-ci était de l'ordre du souvenir, qui faisait directement appel à notre imagination et notre subjectivité, et donc c'était prendre le risque de fausser la réalité de l’œuvre.

 

     Un quart d'heure plus tard, Amaryllis et les autres élèves du conservatoire quittaient la salle. Valentin retourna à son appartement tandis que Prunelle revenait chez ses parents pour passer le dimanche avec eux.

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