9. Enterrement et renaissance

Cantus in memory of Benjamin Britten de Arvo Pärt (ici)

 

       Les derniers coups de l'église sonnèrent. Son silence et son côté sacré plongeaient le monde dans un grand respect et une méditation profonde. Des cris lointains, des pleurs, des visages tristes. Tous au visage grave. Tous !!! Mamie, papy, les voisins !!! Tous à me regarder, à me faire leurs condoléances, à pleurer, tous...

 

NON !!!

 

     Maman, je ne t'ai pas dit au revoir, je t'ai laissée partir, maman, reviens... Je t'en supplie. Maman, regarde mes larmes, je m'étrangle dans mes pleurs. Maman, regarde, je suis ta fille, tu ne peux pas me laisser comme ça, maman...

 

     Le ciel gris, un temps orageux, le tonnerre, l'église... Le ciel même semble en deuil, il devient une gigantesque plateforme terrible, horrible, noire, et il est tellement bas, au dessus de notre tête, comme si la vie s'était arrêtée, comme si nous vivions dans les ténèbres.

 

     Maman est partie, je suis seule. Les résonances de ma musique nous retiennent comme des prisonniers dans cet univers morbide, entourés de cercueils, de morts, de noir partout... Mon cœur saigne, mes larmes me brûlent et m'effondrent de plus en plus. Je suis folle, je le sais, les gens autour de moi me regardent avec pitié ou avec effroi, je fais aux enfants qui...  pleurent eux aussi, dans les jupons de leur... de leur mère.

 

     Ma musique est noire, ma musique pleure ma mère, ma musique pleure la mort comme un enfant terrifié qui fut abandonné et perdu. Le prêtre récite ses paroles automatiques, je me demande s'il ressent cette horreur nous surplombant tous, ou si... ce pauvre homme est protégé de son ange gardien, si lui aussi est plongé dans une sorte de folie permanente où il croit être en communication avec le ciel, avec un ou des dieux, pour se voiler la face et s'échapper de ce monde nul, NUL ! Mais peut-être qu'il a raison, on est tous humains, pathétiques, tous pauvres et seuls, alors on essaye tous, égoïstement, de s'en sortir, de mieux vivre cette réalité et ces tragédies qui nous tombent dessus. Alors finalement... pauvre homme, je te regarde moi aussi avec pitié, tu sembles croire que ma mère montera au paradis et reposera en paix, mais elle n'est plus là ma maman. Désespérée, je ne veux plus réfléchir et je bois tes paroles. Ah... c'est vrai, ça fait du bien... C'est tellement bon de croire... Maman reposera en paix, maman sera heureuse et tranquille, maman ira bien.

 

      Les amis, la famille, tous ces êtres dotés de sourire jadis, heureux, vivants, se rangent maintenant l'un après l'autre, l'air grave, la tête baissée vers l'enfer, chacun faisant cette sorte de rituel avec le crucifix. Je ne veux pas. Je le lance, je me jette sur le cercueil de maman et je hurle. Les cris redoublent, les gens s'éclipsent, certains partent en courant en pleurs, préférant fuir l'enfer, comme si on pouvait le fuir. Le prêtre est venu me retirer, aidé de plusieurs personnes de ma famille, que je prends pour des étrangers, des ennemis, de m'enlever ainsi de ma mère. Je refuse de l'enterrer, elle n'avait pas le droit de mourir, je refuse d'être sans maman, je refuse tout...

 

     Je ferme mes yeux douloureux, je m'écroule par terre. J'ai du mal à respirer, j'ai très mal au cœur. Je sens qu'on vient vers moi, j'entends toujours des gens crier. Je suis faible. Moi aussi je veux mourir, moi aussi je veux reposer en paix. Laissez-moi, je vous en prie, laissez-moi... Laissez-moi, je veux rejoindre ma maman, je veux m'endormir à tout jamais... J'ai si mal au cœur, si mal à la tête, si mal partout, je vais mourir, je serai enfin en repos, moi aussi.

 

     Mais on me réveille, on ne me donne pas le choix. Prunelle, je sens son doux parfum, elle me prend dans ses bras, elle est venue. Prunelle est venue à l'enterrement de maman, pour moi. Je m'agrippe à elle dans un ultime espoir, usant de mes dernières forces. Je vais mal, je panique, j'ai peur, je pousse un gémissement entremêlé de pleurs. Ma musique est morte, ma musique dans ma tête ne sonne plus, les cloches se sont tues, le noir est parti...

 

Ma musique est morte...

(fin musique)

 

     Les jours qui suivirent l'enterrement, Prunelle vint tous les jours rendre visite à Méline, faire le ménage, aérer, partager quelques mots avec son amie devenue muette, et jouer un peu de piano. Le piano agaçait toujours Méline au plus haut point, il la faisait lever de sa cachette où elle restait sans bouger des heures et des heures complètement repliée, l'énervait, la faisait crier...

 

Divenire de Ludovico Einaudi (ici)

 

     Puis, Prunelle prit l'habitude de lui faire un peu à manger, ce qui ne marchait pas tous les jours mais... parfois Méline cédait et mangeait sans appétit. Malgré tout, manger, boire et écouter un air de piano tous les jours la ravivait un peu et avec le temps, son air terrifié s'adoucit et se transforma en quelques petits sourires maladroits. Prunelle réussit même au bout de deux semaines à discuter avec elle, à la faire parler, puis lever. Elle prendrait le temps qu'il faut pour remettre son amie sur pied, sans la précipiter, en l'aidant du mieux qu'elle le pouvait.

 

     Un jour, Alix rendit les choses beaucoup plus faciles pour Prunelle et accéléra la remise en forme de Méline en lui offrant un petit chaton de quelques mois. Par ce biais, Alix rendait elle aussi visite à Méline de temps en temps pour s'occuper du jeune chaton, le nourrir et s'occuper de sa litière. Méline avait décidé de l'appeler <<Lumi>>, qui signifiait <<neige>> en finnois, pour sa blancheur et pour la beauté du mot. Le petit Lumi courait partout et faisait quelques bêtises, comme griffer les rideaux, les portes en bois, puis ne pas hésiter à renverser le paquet de croquettes dans le placard si Méline n'avait pas pensé à le nourrir. Mais l'après-midi et la nuit, il venait chercher du réconfort, douceur et chaleur en dormant en boule sur les genoux de sa nouvelle maîtresse. Méline retrouva goût à la vie, à l'amour et à l'espoir beaucoup plus rapidement, grâce à son petit Lumi auquel elle donna bientôt tout son amour, comme si c'était son propre enfant.

 

     Les petits miaulements de Lumi la faisaient lever rapidement, comme une mère ne pouvant ignorer les besoins de son enfant et accourant aussitôt. Elle le prenait très souvent dans ses bras, même si cette petite boule de poils se battait et sortait les griffes. En effet, Lumi n'aimait pas du tout être porté, loin du sol, ne pouvant pas prétendre être le tigre de la jungle en étant cajolé de cette manière. Il préférait avancer lentement, faire ressortir ses muscles de chaton comme un tigre marchant nonchalamment  dans la savane, et sauter en crabe dès qu'il sursautait.

    

     Prunelle proposa aussi à Méline de sortir, ne lui cachant pas à présent qu'elle devait remonter la pente et faire en sorte de se prendre en main elle même. Alors elles se promenèrent au village, avec bien sûr Lumi attaché en laisse qui courait partout, les yeux ronds comme des billes, à l'affût de tout ce qu'il se passait. Les conversations tournaient toujours autour de lui et les anecdotes étaient tellement nombreuses à raconter sur lui ! Au début les villageois regardaient Méline; certains voulaient lui poser des questions... Mais Prunelle était là aussi pour soit satisfaire les gens et les écarter poliment, soit défendre Méline et faire en sorte qu'elle les ignore. Puis, la joie de plus en plus apparente de Méline qui sortait de temps en temps au village fit taire les rumeurs qui circulaient pour au contraire donner le sourire à ceux qu'elle croisait.

 

     Alix invita un week-end ses amis chez elle, près du château touristique dans lequel sa mère travaillait et où ils étaient allés avant de partir en Allemagne l'année passée. Le fait de revoir Valentin, Yuna, Will, Amaryllis, Willyanide et Titouan fit pleurer fit pleurer Méline d'émotion : un mélange de tristesse et de joie. Les revoir lui remémorait les bons moments passés avec eux mais la transcendait d'une profonde nostalgie, ils lui faisaient inévitablement penser au temps où elle avait sa mère... et aussi un peu à Maino et à la Finlande, ce lieu maudit qui lui avait fait perdre tant. Mais la tristesse s'éclipsa pour de nouveaux moments de bonheur.

 

     Suite à un joyeux barbecue dans le jardin d'Alix et un film romantique et humoristique le soir, Alix répartit ses amis dans plusieurs chambres et Méline se retrouva avec Willyanide. Prunelle put elle aussi retrouver son Valentin qu'elle n'avait pas vu depuis un mois et qui lui avait manqué terriblement, surtout en de pareilles conditions. Ils ne se quittèrent plus un seul instant.

 

     Alors que tout le monde s'endormit au bout d'une heure, Willyanide et Méline discutèrent en chuchotant quasiment toute la nuit, ressassant de vieux souvenirs et cherchant à connaître la vérité. Méline ne put s'empêcher de pleurer plusieurs fois, mais elle raconta dans les détails tout ce qui lui était arrivé, tout ce qu'elle avait ressenti et ceci la délivra d'une énorme poids. Willyanide en fit de même et raconta notamment la liaison amoureuse qu'elle avait eu avec Maino. Ils étaient restés très amis, se retrouvant toujours en tant que colocataires et correspondants. Elle avait donc avoué à Méline la jalousie profonde qu'elle avait ressentie quand elle avait appris qu'elle sortait avec Maino. Méline avait les larmes aux yeux d'entendre la vérité surgir comme cela, prenant conscience de la dureté des sentiments et du douloureux chemin qu'on prenait parfois dans la vie, sans connaître le prix à payer par la suite. Puis elle parla de Lumi à Willyanide, et elles retrouvèrent toutes les deux le sourire. Leur discussion toute la nuit et leur histoire presque semblable pour Maino les rapprochèrent énormément. Ca y est, c'était sûr, Méline revivait pleinement. Maintenant, elle avait retrouvé ses forces et était prête à resurgir dans le drôle de manège de la vie.

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