5 Une semaine à Polancy

     La rentrée avait repris, et Valentin et Prunelle s'étaient retrouvés le dimanche soir à la gare, comme chaque fin de week-end du mois. Ils se consacrèrent à leurs études durant toute la semaine, entrecoupée de partiels.

 

     Cependant, leur esprit n'était pas seulement occupé par leurs révisions, et ils ne cessaient de penser au voyage de qui avait été offert à Will et Yuna pour leur Noël, et à la possibilité qu'ils y participent également. Il fallait qu'ils économisent, qu'ils trouvent un petit job temporaire juste le temps de se faire de l'argent, qu'ils s'arrangent avec la faculté pour sécher une semaine de cours, qu'ils réservent leur place à l'auberge de jeunesse... La nouvelle était tombée très rapidement et ils devaient choisir vite pour s'organiser. Prunelle était indécise : d'un côté elle adorerait pouvoir venir, mais elle avait l'impression que ce n'était pas possible et pas raisonnable. Mais l'envie d'y aller et le fait d'y penser sans arrêt la perturbaient. Sur Internet, Valentin avait déjà posté quelques annonces pour trouver un emploi de courte durée et faisait de sérieuses économies. Titouan avait déjà pris sa décision : il venait, et ferait tout son possible pour y participer.

 

Le Piccadily de Satie (ici)

 

     A la fin des partiels, Prunelle et Valentin décidèrent de voir leurs amis et de faire la fête au maximum, avec chaque soir une activité différente : cinéma, bars, boîte de nuit, fête à l'appartement, soirée films toute la nuit puis sortir à quatre heures du matin pour une bataille de neige...

 

     Le matin, c'était la grasse matinée et Valentin se dévouait pour faire la cuisine à midi tandis que Prunelle émergeait et allait prendre sa douche. Une fois sur deux, quand Valentin n'écrivait pas son roman, ils se consacraient à la musique et faisaient des duos piano chant, ou encore piano basse ou piano et guitare électrique.

 

     Ils s'arrangeaient pour se retrouver au quatrième étage du conservatoire pour éviter de voir du monde, et se tapaient des délires et des instants magiques à jouer la Bohemian Rhapsody de Queen, du Beatles, du Michael Jackson... Quand un appariteur ou un professeur faisait son apparition dans le couloir, ils adoraient jouer à deux le Piccadily de Satie au piano, un classique très dynamique, entraînant et un peu jazzy sur les bords. Valentin jouait les basses à la main gauche qui marquaient le rythme et imitait le mec un peu bourrin ou mal réveillé, et Prunelle sautillait sur son siège et hochait la tête en même temps que sa main droite jouait les notes, en imitant la fillette en train de sauter dans la rue, avec beaucoup de légèreté et de joie candide.

 

    Quand Méline répétait également ses morceaux au conservatoire, elle les rejoignait dans leur studio et venait jouer avec eux.

 

Children's Corner : Golliwog's Cakewalk de Debussy (ici)

 

     Puis elle jouait avec Valentin Golliwog's Cakewalk de Debussy. La musique restait dans une même atmosphère que le Piccadily de Satie, scintillant, naïf, très amusant. Cette fois-ci, Méline jouait à la basse tandis que Valentin accentuait les notes mélodiques à l'aigu. Ils avaient l'impression de se raconter une histoire, de rire et de danser sur leur siège de piano. Prunelle prenait généralement des vidéos sur son appareil photo, même si la qualité du son était très médiocre, pour garder des souvenirs. Ils pouvaient rester des heures ainsi à jouer, c'étaient des moments très plaisants et intéressants où ils pouvaient exprimer pleinement leur passion pour la musique. Les accents bien prononcés et les nuances exagérées du Golliwog's Cakewalk les amusaient et ils imitaient les grands pianistes concentrés en bougeant sur leur piano, et en se piquant les notes similaires au piano, avec la guerre entre le grave et l'aigu, chacun ayant une partie mélodique et rythmique importante. D'ailleurs, c'était le rythme qui donnait vie à la musique, provocateur, moqueur. Méline adorait exagérer les accents rythmiques, en faisant des nuances venant volontairement secouer l'auditeur, le captiver, le faire sursauter.

 

     Le passage du milieu du Golliwog's Cakewalk était beaucoup plus calme et leur permettait de se reconcentrer. Les basses prenaient légèrement le dessus, la tonalité était plus mystérieuse, calme, oscillante, planante, méditative avec quelques motifs rappelant de temps à autres le refrain. Les fausses notes s'entendaient aussi plus facilement et Méline et Valentin bricolaient plus qu'autre chose pour continuer mine de rien à jouer à l'oreille la mélodie, car cette deuxième partie les inspirait un peu moins, trop calme à leur goût, et ils devaient prendre la peine de déchiffrer plus sérieusement la partition, au risque de devoir recommencer ou de ne pas être synchroniques.

 

     Puis, tout doucement, Valentin reprit lentement à la main droite les notes principales du morceau, noyée dans une pédale résonante, avant de repartir dans le petit air nonchalant et entraînant du début.

 

     Aussitôt, rires, détente, jeu de rôle et ambiance festive reprirent au piano. Et dès qu'ils avaient terminé et qu'il n'y avait plus de professeurs ou d'appariteurs dans le couloir des studios du quatrième étage, ils en profitaient pour jouer du rock ou de la variété. Prunelle aimait beaucoup aussi chanter, avec sa voix de soprano, par dessus Valentin au piano, dans n'importe quel style, accompagnée parfois par Méline, qui avait pour le coup du mal à se lancer et oser chanter, mais qui une fois partie, était la première à râler dès qu'ils devaient arrêter.

 

 Sing sing sing de Benny Goodman (ici)

 

     Un soir, après avoir passé l'après-midi comme cela à avoir joué ensemble, ils décidèrent d'aller voir un concert de big band au conservatoire de Polancy. Prunelle mourrait d'envie de venir le voir car ils jouaient son morceau de jazz préféré, à savoir Sing sing sing de Benny Goodman, surlequel elle adorait chanter par-dessus. Une fois assis sur les sièges bleus de l'auditorium du conservatoire, les lumières abaissées, les jazzman entrèrent très tranquilles, pas très organisés, toujours un peu perdus une fois sur scène, cachant derrière leurs airs très modestes leur immense talent d'improvisation, de déchiffrage et de musicalité innée entre eux.

 

     Prunelle connaissait Sing sing sing par coeur et sentait son coeur vibrer au rythme de la batterie qui commençait avec ses rythmes à contre-temps qui mettait aussitôt de l'ambiance. Valentin, Prunelle et Méline s'étaient installés au fond et bougeaient leur tête tous les trois à la suite de gauche à droite, plongés complètement dans la musique. Prunelle ressentait encore une fois l'envie de danser, de les accompagner dans leur concert, et de chanter par-dessus. Cette musique avait le don de la mettre de bonne humeur, tout comme Valentin qui ne se sentait plus dès qu'il l'entendait, et qui avait eu l'immense plaisir de jouer ce morceau également au big band de la musicologie de Polancy.

 

     La mélodie ne faisait qu'accompagner le rythme et retranscrire les sensations, impressions et images qu'il procurait. Les trompettes mettaient très bien dans l'ambiance des petits bars américains du milieu du XXe siècle, avec leur côté très cool, lancinant, à la fois nonchalant et virtuose, toujours accompagnées de près par la batterie. Certains musiciens improvisèrent à leur guise et mirent à l'honneur leur instrument, montrant toute leur capacité et impressionnant ainsi le public, qui applaudissait à chaque fois, épaté.

 

     Méline eut un faible pour le saxophoniste, fort mignon, qui eut un succès imminent pour son improvisation. Prunelle n'avait pas tourné la tête un seul instant du batteur qui manipulait avec brio ses baguettes qui se retrouvaient partout à la fois, à une incroyable vitesse, avec des rythmes les plus compliqués les uns que les autres. Valentin quant à lui regardait le chef d'orchestre, en jean, très simple, qui avait un manière très singulière de diriger. Il le trouvait génial, tellement accessible, sans jamais se prendre la tête, et pourtant si doué... Malheureusement, les big band n'avaient pas encore une très bonne réputation dans les conservatoires et on sous-estimait souvent les isntrumentistes, ce qui le mettait en rage.

 

     Suite à la petite improvisation de chacun des instruments, ils reprirent ensemble avec de nouveau le refrain, festif et entraînant.

 

     La fin du morceau s'accompagna aussitôt de nombreux applaudissements, bientôt suivis par d'autres morceaux de jazz.

(fin musique)

 

      Néanmoins, toutes les bonnes choses ont une fin et la reprise des cours après les examens remplaça les belles soirées auxquelles ils avaient pris goût au cours de cette dernière semaine. Valentin se replongea dans ses longues dissertations du soir. Il avait pour objectif de publir son roman dans les prochaines années et écrivait également de nombreux poèmes et textes de philosophie.

 

Prélude et fugue 2 de Bach (ici)

 

     A peine le premier jour passé à la faculté de musicologie et au conservatoire, Prunelle se voyait déjà encombrée de travail. Son professeur de piano l'avait inscrite à une audition à titre non officiel, comme une sorte d'évaluation de piano de milieu d'année pour préparer le grand examen en janvier prochain en vue d'un diplôme professionnel.

 

     En histoire de la musique, elle se laissait volontiers transporter par les écoutes qui venaient compléter le cours magistral. Les airs de Bach, Couperin ou encore Rameau la faisaient voyager comme une machine à remonter le temps. Les musiques baroques la plongeaient entièrement dans le contexte et l'époque du compositeur. Elle revoyait ainsi les modes, les lieux, la convivialité et les grandes fêtes qui animaient la cour de Louis XIV, le rôle des musiciens qui devaient jouer à toutes les occasions, les riches et amples vêtements des hautes gentes... Plus que des images défilant dans sa tête, elle ressentait une ambiance, une atmosphère type de l'époque, elle pouvait rien qu'en tendant l'oreille effleurer à travers la musique les passions, les sentiments et les pensées des personnages qui revivaient dans son esprit.

 

     Aussi, pour illustrer le cours, elle jouait le Prélude et Fugue n°2 de Bach. Son esprit s'évada au fur et à mesure qu'elle jouait, le son du piano se transforma progressivement en celui du clavecin. La salle de cours se métamorphosa en une grande salle recouverte d'or partout à la manière du château de Versailles. Le son résonnait, couvrait la pièce toute entière. Prunelle accéléra en enchaînant les double-croches, avec la sensation de vouloir découvrir, voir et connaître la vie. Elle se sentait comme une marionnette, un être hors du temps et de l'espace, un personnage omniscient qui rêvait d'ouvrir les yeux et découvrir le monde autour de lui. Les images passaient et repassaient devant elle, comme un film qui se déroulait sous ses yeux, elle voyait chaque personnage l'écouter en train de jouer du piano au milieu de cette immense salle, probablement des mécènes, enveloppés dans leurs hautes coutures. Le prélude s'acheva dans une belle virtuosité, laissant place à la fugue qui le succédait.

 

     Les motifs de la fugue qui se répétaient et s'échangeaient entre les voix semblaient décrire la vie quotidienne, la vie de chaque individu présent dans cette salle... Comme si chaque voix représentait un groupe de personnes et que l'on pouvait ainsi suivre une discussion, une scène de la vie quotidienne et les relations entre les personnages.

 

     Il y avait aussi l'image mythique du pianiste qui joue sur son piano qui permettait de s'évader, de méditer sur la vie, sur l'amour, sur l'autre, sur la musique... La simple vue de Prunelle dans le reflet du piano à queue noir, qui levait gracieusement ses bras et ses poignets suffisait à comprendre toute la puissance de la relation entre le pianiste et son piano, cette communication hors-norme, cette fusion inexplicable, cet univers transcendant tant pour le pianiste lui-même que pour celui qui écoutait attentivement et le regardait.

 

     Ici, la musique de Bach plongeait aussitôt l'auditeur dans l'esprit baroque. N'importe qui d'attentif à cette musique pouvait dès lors se trouver emporté par les couleurs sonores types de la musique de Bach. Prunelle acheva la fugue lentement, laissant résonner ces dernières couleurs, passant de la tonalité mineure à la tonalité majeure. Puis, en levant ses bras, elle rouvrit les yeux, respira de nouveau, et retrouva ses esprits, presque étonnée de se voir dans la salle de cours, en plein XXIe siècle.

 

     Les semaines passèrent. Les premiers rayons de soleil du mois de mars firent leur apparition et redonnèrent du baume au cœur. Néanmoins, alors que la plupart des gens attendait impatiemment le retour du printemps, Prunelle et Valentin préparèrent leur valise pour partir en Finlande avec Will, Yuna et Titouan.

 

    

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