3 (suite)

     Aussitôt la musique finie, Will, Alix, Valentin et Prunelle se précipitèrent sur Méline pour voir la vidéo.

     Le fait de réentendre par dessus le brouhaha des gens les douces et traditionnelles musiques de Noël les calma et ils reprirent la visite du marché de Noël, s'achetant des petites pâtisseries très originales du coin ou des souvenirs.

 

J'y suis jamais allée de Yann Tiersen (ici)

 

     Après avoir parcouru de long en large le marché de Noël, ils se baladèrent dans la ville de Trèves. Yuna prenait des photos à chaque coin de rue, choisissant chaque décor de la ville pour en faire une œuvre d'art. Les filles firent les boutiques et les galeries de vêtements, les mecs quant à eux, après avoir enduré le premier magasin, préférèrent continuer à faire le tour de Trèves.

     Si Méline, Alix, Amaryllis et Prunelle ne cessaient de rire et de bavarder, Yuna demeurait une imperturbable rêveuse et artiste qui en compagnie de son appareil photo se trouvait dans un ailleurs et un monde aux mille couleurs imaginaires et variées qui échappaient à ses amies. Elle marchait machinalement mais d'un pas parfois dansant et tournoyant, regardait partout autour d'elle.

     On ne savait ce qu'il se passait dans son esprit quand elle visionnait chaque détail des grands magasins qui pourtant n'avaient rien d'exceptionnel à première vue. Parfois, elle souriait, puis imprévisible, débarquait avec une robe à la main. Et ce serait une erreur que de penser que c'était pour elle, elle prenait aussitôt à son bras une de ses amies et la forçait à essayer tel habit, la relookait, rajoutait des détails, tirait un peu sur un pli, ajoutait un bijou...

 

     C'est ainsi que Prunelle se retrouva en une rockeuse aux allures à la fois rebelles et séduisantes. Les vêtements à la fois larges et slims, arrachés, contrastaient et fusionnaient avec le visage doux de Prunelle. Méline fut transformée quant à elle en une charmante demoiselle des années 60 avec une robe aux motifs fleuris, des collants à pois, un voile fin et léger recouvrant ses épaules et des escarpins blancs. Amaryllis, déjà bien habillée et pleine d'élégance, s retrouva fardée de toutes les couleurs dans un look très décontracté, un peu comme les vêtements péruviens, et mit du temps à accepter sa nouvelle tenue qu'elle n'aurait jamais osé mettre d'ordinaire. Alix préféra choisir elle même ses vêtements et se fit un immense plaisir d'opter pour la mode gothique, pour se donner un côté impressionnant et quelque peu mystérieux. Et voici comment, avec une superbe photo de Prunelle, Méline, Amaryllis et Alix, Yuna fit de ses amies une œuvre d'art.

 

     Après pas moins de deux heures passées dans les magasins de vêtements et autres boutiques intéressantes de la ville, les filles rejoignirent les hommes à la Porta Nigra qu'ils venaient de visiter. Suite à une journée riche en événements et en émotions, ils quittèrent Trèves pour passer leur soirée dans un irish pub animé à la frontière entre la France et l'Allemagne.

 

 Turbine Womb de Soap & Skin (ici)

 

      Ils prirent une table dans un coin au fond du bar, un peu à l'écart des bruits, des cris et de l'agitation. Après plusieurs verres, les rires s'accentuaient, les défis se relevaient, la folie les prenait de plus en plus.

 

     C'est d'un regard lointain que Méline regardait la scène, comme un personnage omniscient, fatiguée, mélancolique peut-être aussi... Elle posa son verre au ralenti sur la table, les esprits engourdis, vagabonds et la vue floue.

 

     En regardant le fond de son verre, ses amis qui riaient à en mourir autour d'elle, le paysage nocturne dehors, elle avait l'impression de voir sa vie défiler, d'assister à un film qu'elle était en train de regarder. Son cœur battait, elle l'écoutait, elle s'y rattachait comme la seule preuve vivante de son être à cet instant présent. Le temps passait, elle refaisait surface quand Alix ou Amaryllis criait trop fort près d'elle, puis replongeait aussitôt dans ses pensées, avec pour seule envie d'être serrée dans les bras de quelqu'un, se sentir aimée ou ne serait-ce que poser sa tête lourde de fatigue contre une épaule pour s'endormir. Elle connaissait ces sensations, ce sentiment morose de ne pas être bien sans avoir de raison, de se sentir seule au milieu de plein de monde, cet état de mélancolie qui lui donnait l'impression d'être lâche, faible, d'être une une petite chose fragile et insignifiante mise en jeu dans une vie bien trop grande, trop complexe. Et parce qu'elle était consciente qu'elle n'allait pas bien, c'est comme si ses pensées se jouaient d'elles en lui rappelant de mauvais souvenirs, qui lui donnaient une explication toute trouvée pour justifier son mal être. Le divorce de ses parents l'année passée, les cris de sa mère malade à en mourir sur le sol de la maison, son père aux urgences, la peur de perdre l'un d'entre eux, la recherche d'une vérité entre le bien et le mal, le juste et l'injuste, puis le départ de son père qui devint un fantôme, au fil des mois.

 

    Un simple petit coup de blues lui rappelait ces moments, et le simple fait de se justifier par <<je ne vais pas bien à cause du divorce de mes parents>>  suffisait à la compréhension des autres, des gens, de ses amis peut-être... alors que la raison pouvait être simplement le résultat d'une faiblesse, d'un besoin d'amour, d'une fatigue lui donnant envie de pleurer, mais cela était impossible à avouer. Elle aurait voulu se cacher sous terre, tellement elle se sentait stupide, risible, en voyant ses amis rire, s'amuser, elle avait tellement envie de les rejoindre dans leur folie qui empirait... Car même si leur état s'aggravait, ils étaient heureux. Elle, elle se sentait d'autant plus seule et même pauvre, incapable de se libérer, de souffler, et se renfermait sur elle-même, tremblant de froid et de fatigue, la gorge nouée de sanglots intérieurs.

 

     Puis, Méline prit une grande inspiration, et décida de bouger, de prendre un peu l'air, en prenant l'excuse d'aller aux toilettes. La vue floue, elle faisait attention à ses pas et se concentrait bêtement sur le trajet jusqu'aux toilettes, puis s'arrêta au-dessus des lavabos, et se regarda dans la glace.

 

 

_ Au fait, elle est partie où Méline ?

_ Euh... Elle était aux toilettes je crois, mais ça fait un bout de temps c'est vrai.

_ Ah ouai au fait, en plus elle n'avait pas l'air bien...

_ J'aurais dû m'en rendre compte, la con, je rigolais comme une cinglée à côté d'elle, je crois que j'ai un peu trop bu...

_ Bon les filles, je vais juste voir si elle va bien.

 

_ Hé, vous êtes sûrs qu'elle y est ? Je l'ai appelé, elle répond pas et y a personne.

_ Ben venez, on va regarder dehors !

_ Il fait super froid ! Méline ???

 

 

Concerto pour violon de Berg (ici)

 

     La panique monta. Personne ne voyait où pouvait se trouver Méline. Il était tard, ils étaient tous dans un état très fatigué et avaient les sens engourdis par l'alcool. Les rires étaient déjà très loin et oubliés, face à la crainte qui les envahissait de plus en plus. Les filles s'en voulaient de s'être rendu compte trop tard que leur amie n'avait pas participé à leurs délires et s'était faite très discrète à la fin de la soirée. Prunelle, qui connaissait l'ampleur des problèmes qu'avait dû subir Méline ces derniers temps, avait très peur que par un coup de blues, elle soit partie on ne sait où, ou se laisse aller. Le silence pénétrant, le froid sciant et le noir complet dès qu'on sortait du bar bruyant avait le don d'angoisser au plus haut point Prunelle qui s'imaginait des films sur la disparition soudaine de Méline. D'autant plus qu'en cherchant, le groupe s'éclipsa progressivement sans s'en apercevoir.

 

_ Eh sérieux, ils sont passés où Alix et Titouan, c'est pas possible !

_ Ba ils sont partis chercher Méline à mon avis ! Vous avez essayé de l'appeler sur son portable au fait ?

_ Oui, ça répond pas.

_ Je vais voir le barman pour lui demander.

 

     Valentin partit en compagnie de Will au service du bar, laissant Prunelle, Amaryllis et Yuna dehors. Le barman leur répondit avec un air provocateur, semblant se réjouir de la situation, et installa le doute et la peur chez les jeunes gens. Les fous et les malades ne seraient pas inconnus par ici, et selon lui, c'était risqué de se séparer. Il fallait juste prendre le temps de regarder autour d'eux. Valentin et Will jetèrent un coup d'oeil sur les clients et cela ne les rassura pas du tout, certains les fixaient, d'autres riaient à s'en décrocher la machoire, criaient des jurons et prenaient des attitudes vulgaires et violentes, d'autres encore paraissaient louches, seuls et en effet malades.

 

     Valentin se retira du bar, très énervé et inquiet, suivi de prêt par Will.

 

_ Putain elles sont où les filles ???

_ Hey calme toi mec, elles sont parties chercher les autres, c'est tout.

_ Ouai comme Titouan et Alix quoi ! Et pourquoi j'ai laissé Prunelle, quel con !

_ Je ne sais pas où est Yuna non plus, tu vois, je suis super inquiet aussi, donc fais un effort, on va les chercher ensemble mais me lâche pas en faisant une crise !

 

     Valentin shoota violemment dans un pot de fleur à l'entrée du bar et fit le tour des environs de l'irish pub à la recherche du reste du groupe. Ils ne voyaient rien dans la nuit, le froid hivernal les glaçaient sur place, et la peur de sentir des présences près d'eux qu'ils n'arrivaient pas à discerner les hantait. Pas l'un ne l'aurait avoué à l'autre, il n'y avait personne à part eux dehors, enfin l'espéraient-ils... L'idée qu'un fou aurait envie de leur faire peur derrière eux les fit frissonner.

 

_ Valentin, Will !!!

 

     Ils sursautèrent. Prunelle, Yuna et Amaryllis coururent près d'eux, affolées.

 

_ On les a retrouvés, c'est bon.

_ Pffff...

_ J'ai eu super peur, vous étiez où ? C'est pas possible, on vous laisse une minute et vous disparaissez comme les autres, vous auriez pu nous attendre quoi...

 

     Des klaxons se firent entendre à l'entrée du bar. La troupe courut à son encontre et vit Méline, Titouan et Alix à l'arrière d'une des voitures. Ils cherchèrent aussitôt à comprendre ce qu'il s'était passé. Méline était en larmes, on ne savait pas pourquoi, et ne parvenait pas à se rappeler de quoi que ce soit, entre le moment où elle était partie aux toilettes et celui où Titouan et Alix l'avaient réveillée assise dehors derrière une voiture. Comme elle tremblait énormément, ils lui avaient placé une couverture sur elle pour la réchauffer et proposèrent de repartir tout de suite au château pour dormir et oublier cette soirée au plus vite.

 

     Une fois montés en voiture, la panique s'effaça doucement avec un fond de musique, et le fait de s'être tous retrouvés ensemble, même si le doute et l'incompréhension parcouraient encore les esprits.

 

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