11. Concours de piano

Étude pour piano op. 111, Les cloches, de Saint-Saens (ici)

 

     Prunelle préparait très sérieusement un concours de piano qui lui discernerait un grand diplôme lui permettant d'intégrer de hauts conservatoires spécialisés et d'entrer dans le milieu professionnel. Malgré ses heures de cours à la faculté de musicologie, elle travaillait chaque jour minimum trois heures sur son piano, terminant très tard ses journées, et se privant de sorties, même le week-end.

 

     Elle se sacrifiait à un univers seulement empli de musique, comme elle l'avait souvent rêvée. Les heures de piano enfermée dans un petit studio, les appariteurs, les couloirs où l'on entendait toutes les familles d'instruments par les élèves en train de répéter, tout cela était devenu routine quotidienne. Au bout de quelques semaines, Prunelle connaissait ses morceaux par cœur. Les heures de cours avec son professeur de piano ne se passaient pas toujours bien, malgré le temps passé sur son piano et toute la volonté pour donner le meilleur de soi-même. Il lui reprochait sa méthode de travail pas assez approfondi ainsi que ses interprétations parfois un peu fantaisistes. Puis la semaine d'après, il acquiesçait sans dire un mot, lui faisant un sourire sûr de lui, et dans un silence long et pesant, finissait son cours en lui faisant comprendre qu'elle réussirait.

 

     Valentin n'aimait pas ces périodes là. Prunelle l'ignorait, était de mauvaise humeur et ne voulait même plus le voir à l'intérieur du conservatoire. Cela l'affectait beaucoup, il passait ses journées de travail à penser à elle comme si elle était partie loin de lui... Il se sentait rejeté et mis de côté face au piano. Un soir où Prunelle rentrait à vingt et une heures passées, il décida de lui parler alors qu'elle mangeait rapidement quelques restes du frigo avant d'aller dormir, sans prêter attention à lui.

 

_ Prunelle, j'aimerais qu'on parle s'il te plaît. Ça ne peut plus continuer ainsi...

 

     Prunelle sentit son cœur se serrer, elle redoutait ce qu'elle allait entendre et détestait ce genre de situation. Elle ne devait pas se laisser distraire par ses sentiments qui la perturberaient lors de ses interprétations au piano, elle devait rester elle-même et ne penser qu'à la musique.

 

_ Pourquoi tu me fais ça ? Pourquoi tu m'ignores ? Je t'aime, on est en couple, je voudrais juste que tu me parles, que tu me montres de l'attention... Je sais que tu prépares ton concours de piano, je le comprends très bien mais là... j'ai l'impression de te perdre.

 

     Prunelle tentait de rester calme et ressassait les mots de Valentin à toute vitesse, elle en était attristée mais refusait de se laisser trop émouvoir, elle ne devait pas. Elle choisit le silence comme réponse et continua de se servir à manger comme si de rien était, consciente du froid qu'elle jetait. Elle le regrettait mais ne savait pas trop comment réagir ni quoi répondre. Elle avait une nuit de sommeil à prendre complètement, pas une nuit à cogiter à cause de Valentin incapable de comprendre son sacrifice pendant un mois pour le piano.

 

_ Tu continues à te taire ? Mais pourquoi, parle moi au moins ! Si je ne compte pas assez à tes yeux pour que tu me parles, même de ta journée et de ton piano, je ne vois plus pourquoi on devrait continuer à être ensemble...

 

_ Je n'ai pas le temps pour ça Valentin, s'il te plaît, laisse moi, je dois être en forme pour demain. Bonne nuit.

 

     Valentin lui prit le bras et la regarda dans les yeux. Il la prit doucement par la taille et s'approcha tout près d'elle. Prunelle ne décrocha pas son regard des yeux de Valentin. A ce moment, elle ne pensait plus à la musique mais laissait juste ses sentiments et sa passion s'exprimer. Elle prit Valentin dans ses bras à son tour et le serra très fort tout en l'embrassant presque violemment, avec un air de provocation.

 

_ Ah oui, dit-elle avec une voix suave et malicieuse, je ne te montre pas assez d'attention ? Tu es jaloux ?

 

     Avant que Valentin ne puisse répondre, elle lui vola un baiser de nouveau, jouant avec sa lèvre inférieure avant de le regarder droit dans les yeux.

 

_ Venge toi alors.

 

     Valentin porta Prunelle dans ses bras, l'embrassa et vint la coucher sur le lit. Brûlant de désirs, ils passèrent une nuit comme ils n'en avaient pas eu depuis plusieurs mois et s'endormirent tous deux serrés l'un contre l'autre.

 

 

Prélude op.3 n°2 de Rachmaninov (ici)

 

     Le jour J du concours de piano arriva. Il commençait à huit heures du matin, heure très matinale pour jouer du piano, surtout en plein hiver. Prunelle s'était levé très tôt. Elle se sentait bien. Cette semaine, elle était sûre d'elle, elle avait tant travaillé son piano qu'elle se sentait prête et attendait même ce jour avec impatience, heureuse de jouer ses morceaux. Elle avait des pièces imposées et un morceau de son choix, elle avait choisi le Prélude op.3 n°2 de Rachmaninov.

     Elle monta l'escalier menant à l'auditorium du conservatoire, en récitant dans sa tête les morceaux et en se remémorant les notes des partitions. Le jour se levait doucement, la clarté du jour levant, d'un bleu encore incertain et brumeux, pénétrait à travers les vitres. Ils attendaient tous dans une petite pièce avant d'entrer sur scène exécuter leurs morceaux. Prunelle avait croisé un ancien élève de musicologie juste avant qui lui avait encore donné du courage, en lui assurant qu'elle l'aurait, qu'il fallait y croire et prendre du plaisir à jouer.

 

     C'était à son tour. Prunelle respira lentement, se dégourdit les épaules, les avant-bras, tourna sa tête et reprit quelques grandes inspirations avant de rentrer sur scène, droite, avec le sourire, saluant le jury assis sur les fauteuils rouges de l'auditorium en face de l'estrade où se trouvait au milieu un somptueux piano à queue noir Steinway qui semblait régner en silence et dominer son auditoire. Prunelle s'assit sur le bord du siège, les pieds aussitôt posés sur les pédales, les bras décontractés. Elle leva la tête lentement puis s'approcha du piano et fit tomber trois lourds accords forts et dramatiques qui résonnèrent dans toute la salle. Dans la résonance de ces trois accords, elle fit avancer lentement de petits accords emplis d'une grande expressivité, où elle sortait d'elle-même pour s'adonner entièrement à la musique. La musique délivrait un message, un monde, un univers d'émotions, de sentiments et de ressentis tellement puissants, dramatiques, transcendants, qu'il était impossible à l'artiste de rester dans la réalité pour s'y rapprocher.

 

     C'étaient des mois de travail, Prunelle y avait accru une grande technique pianistique, et son par cœur ne lui jouait aucun tour. Elle oubliait le temps de vivre pour plonger dans le temps musical et dans le temps mystique et grave de Rachmaninov. Dans les mouvements rapides, elle courait, les notes filaient sur le piano comme l'eau jaillissant d'une cascade. Prunelle y ressentait la course d'un homme éperdu dont les ébats du cœur lui faisaient perdre la tête : l'envie d' hurler,  de taper, de jeter le monde et les autres, de se révolter... puis, impuissant, de cesser de pleurer, s'arrêter, se reculer pour mieux comprendre le monde, se calmer, enfin... céder doucement, céder, que ce soit fini... et continuer de vivre...

 

    Prunelle posa ses derniers accords, sur des notes pleines d'interrogations... Puis, lentement, rouvrit les yeux et leva tout doucement ses mains, s'enlevant progressivement de l'aspiration du piano et revenant à la réalité. Elle se remit droite, afficha un sourire serein et se tourna vers le jury pour le saluer et le remercier, avant de repartir en salle où les élèves angoissés attendaient leur tour. Elle souhaita bon courage aux autres pianistes puis redescendit dans le hall pour y retrouver Valentin qui l'attendait, plus stressé que les autres dans l'attente des nouvelles. Prunelle bondit dans ses bras, heureuse d'avoir passé enfin ce fameux concours. Elle embrassa Valentin passionnément et ils partirent à la boulangerie en face du conservatoire pour déjeuner,  en attendant les résultats du jury.

 

     Deux heures plus tard, le jury arriva, droit et sévère, dans le hall. Le directeur prit la parole et cita le nom des élèves retenus. Valentin serrait Prunelle dans ses bras, tandis que Prunelle buvait les paroles du directeur dans l'espoir d'entendre son nom... qu'elle n'entendit jamais. Une grande panique la prit, elle se tourna vers son professeur de piano, qui se tourna avant pour entendre les remerciements des mères venues chouchouter leur enfant. Bouleversée, elle courut dans un dernier espoir vers le directeur en le suppliant, il avait peut-être oublié...

     Non. <<Vous n'êtes pas assez constante dans votre tête. >> C'est la seule phrase qui lui fut donnée en guise d'explications.

 

     Le monde chancela et tout sembla soudain s'effondrer autour de Prunelle. Elle avait perdu. Elle était nulle. C'était fini, elle ne serait jamais pianiste. A partir de ce jour, Prunelle passa ses journées à pleurer, enfermée dans sa chambre, même Valentin ne parvenait plus à la consoler.

 

Ma vie n'a à présent plus aucun sens, j'ai perdu.

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