10 La librairie

     De nouveau à Polancy, Valentin proposa à Prunelle d'aller à la librairie. Il adorait les grandes bibliothèques et rêvait de vieilles demeures et bibliothèques enfouies...

D'autre part, il considérait chaque personne comme ayant sa propre histoire digne d'être racontée. Lire était donc pour lui découvrir le monde, comme l'était la musique pour Prunelle. Chaque livre était un trésor et une découverte.

 

     Valentin restait des heures dans la librairie. Il revenait toujours avec minimum trois livres qui s'ajoutaient à sa grosse pile en attente de lecture. Il partageait évidemment sa passion avec Prunelle, à qui il racontait en détail les intrigues des plus grands thrillers, les plus palpitantes aventures de fantasy, les réflexions morales, les drames... Au fur et à mesure, Prunelle s'imaginait la scène avec une musique de fond. Ou alors parfois, il lui prenait l'envie de composer.

 

     Un samedi soir, Valentin fut pris d'une idée intrépide. A dix huit heures, peu avant la fermeture du Pole Center, ils entrèrent et feuilletèrent les premiers romans de la boutique, avant de s'enfoncer peu à peu dans la boutique. Ils se cachèrent à l'arrière de la boutique au dernier étage, à l'abri des caméras de surveillance. Leur coeur palpitait autant de folie que de la sensation de franchir l'interdit.

 

     Les minutes passèrent, puis les heures. Deux vendeurs firent le tour de la boutique puis la quittèrent enfin en refermant derrière eux. Ce n'était pas seulement la librairie qui fermait mais tout le Pole Center, plongé dans l'obscurité la plus totale.

 

     Cloîtrés dans leur cachette, la main sur la bouche et les yeux plein d'excitation, Prunelle et Valentin se retenaient de rire, ils avaient la librairie pour eux tout seul toute la nuit.

 

     Valentin commença le rayon des thrillers. Équipé d'une lampe de poche, il prit un roman au hasard et commença la lecture, en parlant doucement avec une voix grave, sombre et captivante.

 

 

Totentanz de Liszt (ici)

 

     Nous étions en 1869. C'était un couple de jeunes artistes qui s'échappait, épris l'un de l'autre d'un profond et ardent amour. Rhapsodie, issue d'une famille de haute bourgeoisie, était pianiste et compositrice, une de ces très rares femmes qui se rebellait pour vivre de sa passion. Son caractère et sa détermination précoce l'avait démarquée et son père, fier d'elle, l'avait aidée à se lancer dans sa carrière. Alvarno au contraire était ce poète maudit, cet écrivain voyageur et philosophe à ses heures, dont la beauté et le talent rendaient folles d'amour et de jalousie les filles qui croisaient son chemin.

 

     Rhapsodie et Alvarno s'enfuirent bien loin, dans un endroit mystérieux et enchanteur : une immense librairie ancienne et abandonnée, aux milles trésors littéraires imaginables, dont l'odeur des vieux livres emplissait le lieu quasi sacré.

 

     Cependant, à peine entrés, une atmosphère étrange se fit ressentir. Abandonné, ce lieu ressemblait plus à un vieux château hanté. Fermé et très silencieux, il n'émanait pas la sécurité et le charme mais au contraire plongeait immédiatement ses visiteurs dans un malaise d'effroi et d'horreur inexplicable. Un sentiment de panique prit Rhapsodie. A l'attente d'une quelconque présence ou danger, Alvarno la précéda et épia chaque recoin de la bibliothèque à l'aide d'une faible lueur de bougie. Rien.

 

     Au bout d'une dizaine de minutes, Rhapsodie et Alvarno, plus rassurés, s'apprêtèrent à s'asseoir et se poser dans un coin quand un bruit lointain se fit entendre, un cri étouffé.

Ils se relevèrent aussitôt, à l'affût, et Alvarno se dirigea en se précipitant dans le silence le plus complet vers le bruit, suivi par Rhapsodie, les mains sur la bouche et les yeux grand ouverts, terrifiée. Ils arrivèrent contre un mur de l'immense bibliothèque. Le bruit étouffé recommença, comme si on avait mis un bâillon sur quelqu'un pour le faire taire. En tâtant les murs de long en large, Alvarno sentit une trappe tout au bas du mur.

 

     Rhapsodie n'en croyait pas ses yeux, réalité ou mauvaise blague ? On aurait dit un conte d'horreur. Elle avait envie de faire non de la tête, mais elle prit son courage à deux mains, respira un bon coup et suivit son amant comme dans les précipices de l'enfer. Ils arrivèrent à un passage secret de la bibliothèque, quelques bougies étaient accrochées au mur et ...

     Rhapsodie ne cessait de se dire que c'était un cauchemar... mais non, tous ses sens étaient bien réels. De toute façon, elle avait senti dès qu'ils étaient entrés dans la bibliothèque qu'il y avait quelque chose de mal qui régnait.

 

     En effet, dès qu'ils entrèrent dans le lieu caché, plusieurs cadavres nus, certains presque décharnés, étaient étendus sur le sol. L'odeur nauséabonde faillit évanouir Alvarno. Rhapsodie le ressaisit, le suppliant des yeux de ne pas la laisser seule. Elle lui montra soudain, l'air terrifiée, la jeune fille accrochée à une vieille chaise en bois recouverte de toiles d'araignée comme celles des gigantesques murs au-dessus de leur tête. C'est elle qui criait. Rhapsodie tremblait de tous ses membres, ses mains maintenaient très fermement sa bouche pour s'empêcher de crier. Son regard d'horreur restait fixé sur le sol, pour ne pas trébucher sur un mort. Alvarno, restant courageux juste pour Rhapsodie, s'avança vers la fille et lui retira son bâillon de la bouche. Celle-ci semblait à moitié folle, elle chuchotait avec des yeux terrifiés et la bouche grande ouverte : << esprit maudit, partez vite !>>

 

     Rhapsodie repéra une lettre près d'un des cadavres, elle la prit, la lut et la tendit à Alvarno, l'air livide. Elle confirmait les dires de la victime encore en vie. Juste avant sa mort, un homme avait écrit qu'un esprit hantait les êtres passionnés d'art. L'art n'était pas humain, il appartenait à un ordre supérieur. C'est cela qui attirait cet esprit maléfique qui s'en servait pour tuer ou hanter de folie les artistes.

 

     N'y pouvant plus, Rhapsodie supplia Alvarno de repartir immédiatement.

Soudain, les bougies s'éteignirent. Rhapsodie hurla. Aucun bruit, aucune lumière, juste la sensation nouvelle d'une présence, celle qui vous fait froid dans le dos, qui vous hérisse le poil.

 

Midnight de Prokofiev (ici)

 

     Rhapsodie hurla encore et encore. C'était insupportable Elle pleurait, Alvarno aussi était en pleine crise de folie.

 

     Brutalement, Rhapsodie fut complètement absorbée par une succession de notes de musique qui s'emparaient d'elle et criaient bruyamment dans sa tête, comme si elle entendait tout, comprenait tout l'univers autour d'elle en musique, jusqu'à s'en taper a tête contre les murs, elle ne contrôlait plus rien. Tant de musique qu'elle ne pouvait plus penser ni percevoir quoi que ce soit de ses autres sens.

 

_ Compose ! Rhapsodie, laisse-les entrer, ne les rejette pas, laisse entrer ! Rhapsodie, pour nous sauver, compose !

 

     Rhapsodie percevait de loin les quelques bribes de mots d'Alvarno qui criait, éperdu, tandis qu'elle se sentait complètement prisonnière d'un esprit qui ressassait tout. Plus elle luttait pour ne pas entendre, analyser chaque bruit, plus elle se focalisait dessus, toutes les musiques qu'elle connaissait, toutes chantaient en même temps. Exténuée, elle décida d'abandonner, elle laissa la musique prendre possession d'elle même. Puis, tant le vacarme des notes était insupportable et pour ne pas mourir, elle composa. Elle n'inventa pas, non, elle écouta juste par dessus tout sa propre musique, celle qui résonnait depuis son plus jeune âge au fond d'elle même, celle qui lui correspondait.

 

     Au bout d'un moment, elle entendit Alvarno crier.

 

_ Continue ! Compose ! N'écoute que ta propre musique Rhapsodie ! 

 

     Puis plus rien, le vide complet, le noir et l'absence. Plus d'espace, plus de temps.

 

 

_ Prunelle... réveille toi...

 

     Prunelle ouvrit les yeux, presque en transe. Alvarno ? Valentin ? La librairie ? Le Pole Center ? Mais... dans ses mains, une partition, sa composition...

 

_ Tu as tellement été captivée par ce roman que tu as composé sur un cahier à musique que j'ai trouvé dans un rayon de la librairie. Puis tu t'es endormie quand tu as eu terminée. Là, je me suis permis de te réveiller, je crois que tu faisais un cauchemar...

_ Ça semblait si réel... Je me souviens de l'histoire comme si je l'avais vécu...

_ Hey, calme toi, c'est juste une histoire.

 

    Valentin prit Prunelle dans ses bras et l'embrassa.

 

_ Tu veux que je te lise une petite romance ?

_ Ok !

 

La lettre à Élise de Beethoven (ici)

 

     Prunelle posa sa tête contre Valentin et ferma les yeux, restant néanmoins attentive pour écouter l'histoire.

 

     J'étais derrière la fenêtre. Il pleuvait, j'étais dans ma maison mais elle était vide, il manquait Ferdinand, maintenant parti pour son travail. Il s'était mis à la composition. Je me sentais seule, presque délaissée, mais je ne pleurais pas. J'en avais marre de pleurer comme une Madeleine, j'étais une femme à présent et je devais m'endurcir, trouver courage au fond de moi. Comment Ferdinand pourrait vouloir de moi, m'aimer si je n'étais qu'une pauvre fille sans aucun savoir ni culture, cloîtrée chez elle comme dans une prison, toujours à pleurnicher sur son sort...

 

     Je soupirais. J'écrivais un peu à mes heures perdues, j'essayais de m'intéresser à la musique en sortant quelques soirs à l'opéra entre les dames de haute naissance et les nouvelles bourgeoises. Mais s'il était une œuvre que je préférais et dont je ne me lassais pas, c'était bien la Lettre à Élise de Beethoven, j'avais tellement l'impression qu'elle me ressemblait, elle me parlait et reflétait mon existence. Ferdi me la jouait parfois au piano, quand il n'était pas en train de composer. Il m'avait promis qu'il me composerait un Clair de lune très doux et qu'il me le jouerait à son retour.

 

     Si j'avais eu plus de cran, plus de caractère et plus d'argent, j'aurais tellement voulu apprendre la musique, apprendre le solfège et le piano, chanter, pour mieux apprendre l'univers de mon époux. Quand il me parlait de musique, il me parlait de voyage, d'évasion, de rêve, mais aussi d'une vérité que nul ne peut atteindre, d'un monde d'une autre dimension que nous ne sommes pas capables de décrire à l'aide de mots...

 

     S'il avait commencé par écrire la musique par raison financière et par nécessité, bien qu'il aimait déjà avant beaucoup la musique, il avait vite changé d'avis et était devenu dépendant de cet art , jusqu'à jurer de donner toute sa vie à la musique, jusqu'à la mort, m'avait-il dit.

 

     Je réécoutais intérieurement la douce mélodie de la Lettre à Élise, celle qui me berce par sa simplicité, sa modestie et sa profondeur cachée. Dès les premières notes, elle vous touche, elle vous fait voyager...  J'avais l'impression de revivre le temps de Beethoven, et celui des derniers jours de Mozart. Je murmurais ces notes, je chantais parfois et rêvais secrètement de faire l'amour à Ferdi  en écoutant cette musique, de tomber enceinte, d'avoir des enfants et de leur chanter ce doux refrain d'antan. Une berceuse mélancolique, presque triste et aussi candide, jolie comme un enfant avec sa mère. Je m'imaginais en train de la chanter tandis que Ferdi m'accompagnerait au piano, et lui jouerait après ces petites musiques pour enfants, Children's Cakewalk.

 

     La Lettre à Élise émane d'une douceur et d'une poésie inégalée, d'une pureté et d'une grande modestie, c'est un flot de sentiments tournant autour du mélange d'une certaine mélancolie liée à la tendresse candide de l'enfance.

 

     La femme de chambre entra dans ma chambre et me tira soudainement de mes rêveries. Je quittai la pièce et la laissai faire son travail tandis que les dernières notes de La Lettre à Élise partaient dans le vent...

    

 

 

 

 

 

 

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